23.12.05

L’âge du carbonifère


Kurt Vonnegut est un auteur avec qui on s’arrêterait heureusement sur le bord de la route pour écarter les jambes au-dessus d’un fossé et faire son petit pipi réparateur en se comparant la zigounette — il ressemble tellement à l’ami indéfectible qui raconte une bonne histoire un soir de beuverie. Bien qu’il parle du bombardement de Dresde en 45 par les “Alliés”, Abattoir 5 est un bijou d’humour noir, de fantaisie et de pathétique mêlés. C’est la vie.

Hiroshima a fait plus de 80.000 morts. Le bombardement de la ville de Dresde par les Alliés, un peu plus de 135.000. Ces deux magnifiques expressions de l’Humanité agissante étaient-elles nécessaires ? La question ne se pose pas. Tsst, tsst, circulez, rien à voir. Il en allait de la victoire des forces du bien contre les forces du mal. Bref, morts contre morts : qui perd gagne. Dresde ville ouverte avait-elle vocation à périr avec ses habitants sous un déluge de flammes, un enfer de feu ? Les petits futés qui s’étaient réfugiés dans les citernes à eau pour ne pas brûler tout cru, ont été ébouillantés tout blette — cuits au court bouillon.

C’est de tout cela dont nous parle l’ami Kurt, né à Indianapolis, mais d’origine allemande ; conjuguant deux sentiments de honte, avoir à la fois un lien de sang avec les instigateurs de l’Holocauste et un lien du sol avec les canardeurs d’Hiroshima et de Dresde. C’est la vie.

Seulement voilà, Vonnegut a du génie et du style. Il manie la dérision et l’humour, tantôt noir tantôt surréaliste, avec une dextérité incomparable.

On ne peut pas aimer Brautigan, Woody Allen, le whisky & les femmes sans tomber éperdument amoureux du grand Kurt. De la première à la dernière page d’Abattoir 5 on est surpris, agacé, secoué, malmené, étonné, ébahi. Que demander de plus à un bon bouquin de guerre qui ne parle de la guerre que par approches, digressions, anecdotes, franches absurdités et parfois délire total ? Surgissent même au détour des pages des extraterrestres de la planète Tralfamadore. On voyage en avant, en arrière, un p’tit coup à droite, un p’tit coup à gauche, en haut, en bas dans le temps et l’espace. Le merveilleux dédommage du misérable. C’est la vie.

Billy Pèlerin, le héros de l’histoire, que Vonnegut a blindé de ses propres souvenirs comme il l’explique au chapitre 1 (tout un chapitre pour raconter la genèse du roman !), voyage dans le temps. Il passe indifférent du nettoyage des latrines dans un camp de prisonniers de guerre à un zoo tralfadorien où il est exposé comme représentant de l’espèce humaine. Plus tard le rejoindra une aimable starlette avec qui il jouera à touche-pipi. Naîtra de l’union un non moins aimable bébé humain né en captivité sous les regard ébaubis d’antennes oculomotrices tralfamadoriennes. D’une page à l’autre, Billy Pèlerin est l’archétype de l’anti-héros, le parfait paumé pris dans la spirale d’une Histoire trop… trop quoi après tout ? Conne… peut-être. Parce qu’il n’est pas commun de trucider gratuitement (ce que ne font jamais entre même espèce les animaux) son prochain pour le compte de l’Histoire. Billy serait du genre à s’en foutre de l’Histoire. Il vit sa petite existence comme une succession d’instants pas tous maîtrisés. La différence, c’est qu’il connaît l’heure de sa mort, ce qui le rend un rien stoïque devant les événements. C’est la vie.

S’il vous reste un peu de curiosité, si vous désirez sortir du roman formaté de ce début de siècle, un petit tour du côté de chez Kurt n’est pas à négliger. Ecrit en 1969, Abattoir 5 est d’une actualité brûlante (actualité brûlante, ça vous pose son chroniqueur), politiquement incorrect, militairement absurde (pléonasme) et voire même antimilitariste (vertu), dans un style génial… j’arrête là ou on finirait par ne plus me croire.

Quand la survie ne tient quand l’épaisseur d’une plaque de béton au-dessus de votre tête on est en droit, comme Kurt Vonnegut, de dire « C’est la vie » en guise de mantra. Une façon comme une autre de conjurer le mauvais sort. C’est la vie.

Abattoir 5, Kurt Vonnegut, éditeur Seuil (20 février 1992), collection Poche Points Roman (juin 2004), 188 pages.

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