26.12.05

Whisky, Peyotl & Beat


La beat generation a eu son sphinx : Jack Kerouac, à l’instar de notre actuelle bête génération qui célèbre sa sphinge : A. Nothomb — cherchez l’erreur. L’ange déchu (une vie de Jack Kerouac) de Steve Turner nous fait redécouvrir l’auteur de Sur la route.

Il y a dans ce livre, et ce n’est pas sa moindre qualité, une quantité de photos de Jack Kerouac et du petit monde qui gravitait dans les années 50/70 dans la mouvance de la beat generation (Cassidy, Rexroth, Ginsberg...) On commence donc par feuilleter l’ouvrage par le petit bout de la lorgnette. La photographie qui pour moi est la plus émouvante se situe page 204 en haut à droite. L’on voit J. K. vautré dans un fauteuil, bouffi d’alcool, le regard noyé, les traits avachis, le tee-shirt sale, bref la dégaine de l’alcoolo dans toute sa grandeur et sa décadence. Elle a été prise quelques semaines avant sa mort d’un ulcère variqueux à l’estomac.

Kerouac disait sans malice ni provocation : « Je suis un beatnik et je suis un catholique. » C’est sous cet angle, la religion dans l’œuvre de J. K., que Steve Turner a bâti sa biographie. Il va disséquer les rapports ambigus entre l’auteur de Sur la route et la religion, tantôt catholique tantôt bouddhique, avec laquelle, toute sa vie, il entretiendra des relations profondes et conflictuelles.

Voilà un homme, Kerouac, qui va donner naissance à une révolution littéraire et qui corrélativement se sentira toujours plus ou moins un raté tout en affirmant être un génie de la littérature du Xxe siècle. Contradictions qui le mèneront en droite ligne à la consommation sans modération de whisky (la société en ce temps-là ne prenait pas par la main le citoyen en lui serinant que l’abus d’alcool est dangereux et que la cigarette tue), et à la prise de drogues plus ou moins “houlala” (à côté de certains beatniks, Bob Marley avec ses pétards sept feuilles fait figure de brave père de famille cotisant pour sa retraite) sous la houlette de gentleman Burroughs, inventeur de La machine molle, du Festin nu & de l’excellent Dead Fingers.
Steve Turner nous fait suivre pas à pas l’évolution de J. K. dans un environnement délétère comme diraient messieurs les censeurs. Nous croisons par exemple un gars nommé Neal Cassidy, son meilleur copain, avec qui il fera la route durant dix années et qui sera le Dean Moriarty de Sur la route. Neal qui lui aussi mourra dans la quarantaine — les deux dernières années de sa vie il ne se déplaçait pas sans un marteau avec lequel il tapait contre les murs —, consumé par une vie d’excès (sans pour autant donner un sens péjoratif au mot excès).

Et puis les femmes aussi. Si la beat generation s’est signalée dans des domaines aussi variés que la littérature, la musique (Dylan et sa voix de fausset métallique) et l’art (Pollock et son dripping), elle s’est aussi caractérisée par sa liberté sexuelle. On forniquait comme des damnés et les femmes devinrent l’une des composantes essentielles de ce mouvement. Kerouac ne resta jamais en reste, même si le bon Dieu voyait ses libations d’un mauvais œil.

C’est seul ou presque que meurt Kerouac, alors que l’unique femme qui compta vraiment fut sa mère (ça l’fait pas comme disent de nos jours nos jeunes outlaws scotchés devant la Star Academy à la télé). Drôle de Jack qui fera de sa vie une transgression sans fin, mortelle, et qui parallèlement sera un le gentil bébé à sa maman adorée.
Seulement voilà, ce sont ces antinomies entre l’homme public, ivre, drogué, auteur de génie et sa vie intérieure profondément respectueuse de sa mère et de Dieu, qui justifient qu’on s’attache à lui.

Certains écrivains contemporains qui font commerce de leur vie et de leur corps au travers de pages insipides et voyeuristes feraient bien de relire Kerouac, ils changeraient à coup sûr leur stylo d’épaule et iraient voir ailleurs s’ils y sont. J. K. n’avait vocation, comme il l’affirmait, à n’écrire que sur lui-même, ses expériences, sa vie ; et pourtant ce sont des romans universels qu’il nous a donné à lire et relire.
Kerouac a pulvérisé les dictats de la littérature de son siècle, l’a atomisée et a pris tellement d’avance que nous ne savons pas encore qui le rattrapera.

À brûler la vie par les deux bouts on meurt tôt, mais cela ne vaut-il pas mieux, quand on est un écrivain et un créateur, que de mourir vieux, le cul sur une chaise d’Académicien ? Ce qui étouffe et abâtardit de nos jours la littérature (et plus généralement la société des hommes), n’est-ce pas le conformisme et la pusillanimité des mœurs ?

L’ange Déchu, une vie de Jack Kerouac, Steve Turner, Mille Et Une Nuits, 2000, 23€

24.12.05

BOUM


C’était juste avant le joli moi de mai que son cœur a fait BOUM. Le soleil brillait, les oiseaux gazouillaient, la perestroïka n’était qu’une tache rouge sur un front dégarni et… BOUM. Une grosse saloperie de réacteur nucléaire a explosé. Cela se passait en 1986 à Tchernobyl et…

… bien sûr cette saloperie d’atome que maîtrise l’homme comme il maîtrise le monde et l’univers, cette saloperie donc a pris fait BOUM, s’est volatilisée dans l’air sous la forme d’un facétieux nuage qui, au gré du vent, s’est transporté, ô merci mon Dieu, partout sauf chez nous en France, puisqu’il a contourné nos frontières comme nous l’annonçait le gouvernement de l’époque, dormez en paix braves gens, tout va bien, BOUM…

…. le sujet du livre de Svetlana Alexievitch est bien cette saloperie de centrale nucléaire qui a fait BOUM, attention, pas de souci, all is on control ma poule, l’atome civil c’est cool, ça fait de mal à personne, bon, ça chatouille un peu si ça fait BOUM, ça détache des morceaux de corps, ça brûle l’intérieur, ça file la leucémie et autres cancers croquignoles, ça fait naître des nourrissons aplasiques, aplasiques ?, c'est-à-dire à qui il manque quelques petites choses plus ou moins essentielles, qui un rein, qui un vagin ou une verge, qui un anus, qui une bouche, qui les oreilles, qui tout à la fois, mais derechef, attention, le gentil nucléaire civil est aussi un farceur quand il fait BOUM, il multiplie les doigts, les têtes, les membres, les glandes, les cellules, ah qu’est-ce qu’on se marre !...

La supplication est un documentaire, le récit in vitro de l’apocalypse en fusion, l’auteur va chercher 10 ans après le grand BOUM en 1996 des témoignages chez les premiers intéressés, les Biélorusses, ainsi que chez tous ceux qui, encore en vie mais pas pour longtemps parce que l’atome civil est à l’image de l’homme un meurtrier sournois, ont eu à faire à Tchernobyl, les liquidateurs, les évacués, les enfants, les savants, les ivrognes, les mères, les femmes de pompiers, etc., Alexievitch interroge du regard et laisse parler, elle récolte, elle est une sorte de dosimètre humain à échelle planétaire, elle nous prévient, elle nous avertit, la bête est là qui nous guette…

… et c’est une horreur, et c’est monstrueux, une honte pour l’Homme apprenti sorcier, une tragédie préméditée, une tragédie qui à moyen terme, parce qu’il faut créer des emplois, être à la pointe de la technologie, détenir le pouvoir, s’en mettre plein les fouilles, se cacher la vérité, se prendre pour un dieu… ce qui donc à moyen terme se reproduira, ça fera…

… BOUM mes biens chers concitoyens consommateurs d’électricité pas chère, de cette électricité atomique dont la civilité va vous péter à la gueule un de ces quatre matins, et nous nous réveillerons avec de jolis taches mauves sur tout le corps, et nos enfants saigneront du nez, des oreilles, par tous les pores, ils nous regarderont avec leurs grands yeux gonflés et suppurants, ils nous demanderont pourquoi, pourquoi ?, et nous leur répondrons, perdant une ou deux dents dans l’explication, que non c’est pas de notre faute, que c’est de la faute à pas de chance, alors nous ferons une grande fête du nucléaire pour conjuré le sort, nous bouffant les moignons faute de denrées comestibles…

… mieux encore, ne va-t-on pas tout tenter, lécher un maximum de culs atomiques, pour accueillir la dernière saloperie nucléaire que nos têtes savantes ont inventée pour mieux exterminer les générations futures, une belle saloperie qui fera, qu’on le nie ou non, BOUM un de ces jours, rendez-vous compte de la manne (ou mânes ?) économique que représente cette nouvelle saloperie surgénératrice de mort, Cadarache sera bientôt le Silicon Valley du Sud, et plus tard l’Hiroshima de l’Europe, tout est une question de temps et de bêtise avant le grand BOUM…

La supplication de Svetlana Alexievitch est un livre exemplaire qui devrait être inscrit au programme de nos chères têtes blondes (avant de devenir rousses, mauves, noires, avant que l’atome civil ne les digère et en face des morceaux de charbons) dès la classe de seconde, c’est un livre que nos décideurs devraient lire en famille, à leurs enfants en leur expliquant qu’eux, leurs pères, leur mères, sont ceux qui mettent en place le grand BOUM à venir, qu’ils en aient pour une fois dans leurs têtes plutôt que dans leurs pantalons, qu’ils disent la vérité sur cette saloperie de nucléaire, une fois n’est pas coutume qu’ils se rassurent…

… pour la vérité sur le nucléaire civil allez jeter un coup d’œil sur : www.sortirdunucleaire.org, et surtout lisez le livre de Svetlana Alexievitch, vous comprendrez que l’atome civil et plus généralement le nucléaire est une SALOPERIE.

La supplication, Svetlana Alexievitch, Éditeur : J.-C. Lattès (1 octobre 1998), Format : Broché - 267 pages, 18 € 15 ISBN : 2709619148. Existe en poche, J’ai lu N° 5408 (10 février 2003)


23.12.05

L’âge du carbonifère


Kurt Vonnegut est un auteur avec qui on s’arrêterait heureusement sur le bord de la route pour écarter les jambes au-dessus d’un fossé et faire son petit pipi réparateur en se comparant la zigounette — il ressemble tellement à l’ami indéfectible qui raconte une bonne histoire un soir de beuverie. Bien qu’il parle du bombardement de Dresde en 45 par les “Alliés”, Abattoir 5 est un bijou d’humour noir, de fantaisie et de pathétique mêlés. C’est la vie.

Hiroshima a fait plus de 80.000 morts. Le bombardement de la ville de Dresde par les Alliés, un peu plus de 135.000. Ces deux magnifiques expressions de l’Humanité agissante étaient-elles nécessaires ? La question ne se pose pas. Tsst, tsst, circulez, rien à voir. Il en allait de la victoire des forces du bien contre les forces du mal. Bref, morts contre morts : qui perd gagne. Dresde ville ouverte avait-elle vocation à périr avec ses habitants sous un déluge de flammes, un enfer de feu ? Les petits futés qui s’étaient réfugiés dans les citernes à eau pour ne pas brûler tout cru, ont été ébouillantés tout blette — cuits au court bouillon.

C’est de tout cela dont nous parle l’ami Kurt, né à Indianapolis, mais d’origine allemande ; conjuguant deux sentiments de honte, avoir à la fois un lien de sang avec les instigateurs de l’Holocauste et un lien du sol avec les canardeurs d’Hiroshima et de Dresde. C’est la vie.

Seulement voilà, Vonnegut a du génie et du style. Il manie la dérision et l’humour, tantôt noir tantôt surréaliste, avec une dextérité incomparable.

On ne peut pas aimer Brautigan, Woody Allen, le whisky & les femmes sans tomber éperdument amoureux du grand Kurt. De la première à la dernière page d’Abattoir 5 on est surpris, agacé, secoué, malmené, étonné, ébahi. Que demander de plus à un bon bouquin de guerre qui ne parle de la guerre que par approches, digressions, anecdotes, franches absurdités et parfois délire total ? Surgissent même au détour des pages des extraterrestres de la planète Tralfamadore. On voyage en avant, en arrière, un p’tit coup à droite, un p’tit coup à gauche, en haut, en bas dans le temps et l’espace. Le merveilleux dédommage du misérable. C’est la vie.

Billy Pèlerin, le héros de l’histoire, que Vonnegut a blindé de ses propres souvenirs comme il l’explique au chapitre 1 (tout un chapitre pour raconter la genèse du roman !), voyage dans le temps. Il passe indifférent du nettoyage des latrines dans un camp de prisonniers de guerre à un zoo tralfadorien où il est exposé comme représentant de l’espèce humaine. Plus tard le rejoindra une aimable starlette avec qui il jouera à touche-pipi. Naîtra de l’union un non moins aimable bébé humain né en captivité sous les regard ébaubis d’antennes oculomotrices tralfamadoriennes. D’une page à l’autre, Billy Pèlerin est l’archétype de l’anti-héros, le parfait paumé pris dans la spirale d’une Histoire trop… trop quoi après tout ? Conne… peut-être. Parce qu’il n’est pas commun de trucider gratuitement (ce que ne font jamais entre même espèce les animaux) son prochain pour le compte de l’Histoire. Billy serait du genre à s’en foutre de l’Histoire. Il vit sa petite existence comme une succession d’instants pas tous maîtrisés. La différence, c’est qu’il connaît l’heure de sa mort, ce qui le rend un rien stoïque devant les événements. C’est la vie.

S’il vous reste un peu de curiosité, si vous désirez sortir du roman formaté de ce début de siècle, un petit tour du côté de chez Kurt n’est pas à négliger. Ecrit en 1969, Abattoir 5 est d’une actualité brûlante (actualité brûlante, ça vous pose son chroniqueur), politiquement incorrect, militairement absurde (pléonasme) et voire même antimilitariste (vertu), dans un style génial… j’arrête là ou on finirait par ne plus me croire.

Quand la survie ne tient quand l’épaisseur d’une plaque de béton au-dessus de votre tête on est en droit, comme Kurt Vonnegut, de dire « C’est la vie » en guise de mantra. Une façon comme une autre de conjurer le mauvais sort. C’est la vie.

Abattoir 5, Kurt Vonnegut, éditeur Seuil (20 février 1992), collection Poche Points Roman (juin 2004), 188 pages.

Petite biblio portative et personnelle

Petite biblio de cézigue :

Littérature adulte :


Tu t'appelles Amandine Keddha (Ed. du Rouergue)



Palavas la Blanche (Ed. du Rouergue)



Littérature jeuneusse :

A paraître en mars 2006 :

Longtemps (Ed. l'Ecole des Loisirs, collection Neuf)



Ouverture du blog




Aujourd'hui 23 décembre 2006 ouverture du blog.

Le lien direct sur le site : www.christophe-leon.com

A venir, les premières incitations de lecture...

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